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LES SILENCES D’ISTRELIA

  • Photo du rédacteur: H.L Noctis
    H.L Noctis
  • 31 mars
  • 4 min de lecture

Chapitre I — La perfection inutile


Sur la planète Istrelia, dans la constellation de la Lyre, la perfection n’était plus un idéal.

C’était une marchandise.


Le magasin se trouvait au cœur de Crapzole, capitale tentaculaire où la lumière artificielle remplaçait depuis longtemps les variations naturelles du jour. À l’intérieur, l’air était immobile, filtré, dépourvu d’odeur. Tout y était conçu pour rassurer, pour séduire — pour simuler la vie.


Hector s’arrêta devant elle.


Il ne sut dire exactement ce qui le frappait. Peut-être l’illusion parfaite de la respiration. Peut-être la manière dont la lumière se déposait sur sa peau synthétique comme sur une surface vivante. Ou peut-être, plus simplement, ce détail troublant : elle semblait l’attendre.


— Le détail est incroyable, murmura-t-il.


Le créateur, un homme au visage pâle et aux gestes précis, esquissa un sourire mesuré.


— Vous trouvez ?

— Absolument. Elle est… parfaite.


Le mot n’était pas choisi au hasard. Sur Istrelia, la perfection avait remplacé la vérité.


— C’est une reproduction de la chanteuse la plus populaire de votre époque, expliqua le créateur. Chaque caractéristique a été reproduite avec fidélité. Les micro-expressions, les inflexions vocales, les hésitations même.


Hector s’approcha.


— Vous avez reproduit… les hésitations ?

— Bien sûr. L’imperfection est une composante essentielle de la crédibilité humaine.


Il marqua une pause.


— Sans cela, l’illusion échoue.


Hector observa le visage immobile de l’androïde. Puis ses yeux descendirent, hésitants.


— Et… concernant… les interactions humaines…


Le créateur ne le laissa pas terminer.


— Elle est totalement polyvalente.


Le mot, prononcé avec une neutralité presque clinique, sembla libérer Hector de toute retenue.


— Vous voulez dire…

— Que ce soit dans l’espace public ou dans la sphère privée, elle s’adapte. Elle apprend. Elle optimise.

— Elle apprend ?

— Dans certaines limites.


Hector rougit légèrement. Il fit le tour du modèle, lentement, comme s’il craignait de briser quelque chose d’invisible.


Puis, dans un geste maladroit, il écarta légèrement le tissu de son vêtement.


La peau, en dessous, réagit à la variation thermique.


Hector inspira brusquement.


— Fascinant…

— La fascination est souvent le premier symptôme, répondit le créateur.

— De quoi ?

— De l’attachement.


Un silence s’installa.


Puis Hector déclara, presque trop vite :


— Je la prends.


Le créateur inclina légèrement la tête.


— Vous ne serez pas déçu.


Il ne mentait pas.

Sur Istrelia, mentir n’était plus nécessaire.



Chapitre II — L’équilibre artificiel


Deux siècles auparavant, Istrelia avait frôlé l’effondrement.


Les archives mentionnaient une époque chaotique, où les crimes passionnels dominaient les statistiques de mortalité. L’humanité, incapable de contenir ses propres émotions, s’était tournée vers une solution radicale.


Externaliser.


Externaliser la violence.

Externaliser le désir.

Externaliser l’amour.


Les androïdes devinrent alors plus que des outils.

Ils devinrent des exutoires.


Le décret fondamental fut adopté en moins de quarante-huit heures :


Toute atteinte à un être humain est passible de mort.

Toute destruction d’un androïde est autorisée.


L’effet fut immédiat.


En moins de dix ans, les crimes humains chutèrent à zéro.


Le monde célébra cette victoire.


Mais personne ne posa la seule question qui comptait :


Que reste-t-il de l’humain lorsqu’on lui retire ses contradictions ?



Chapitre III — Le premier mort


Le corps fut découvert à 8 h 39.


Le parc des Barnes était l’un des rares espaces où la végétation subsistait encore sous forme semi-naturelle. Un lieu de promenade, de simulation de tranquillité.


Le lieutenant Varos fut le premier sur place.


Il resta immobile.


— Ce n’est pas possible…


Son collègue s’approcha.


— Qu’est-ce que—


Il s’interrompit.


La femme était assise sur un banc, parfaitement droite. Ses mains reposaient sur ses genoux.


Son visage était calme.


Trop calme.


— Elle… elle est morte ?

— Oui.

— Comment ?

— Je n’en sais rien.


Puis il désigna quelque chose du doigt.


— Regarde.


Les lèvres de la victime.


Cousues.



Chapitre IV — Un monde oublié


Sur la planète Terre, la violence n’avait jamais disparu.


Elle s’était transformée, déplacée, raffinée — mais jamais éliminée.


Le commissaire Elias Varn lisait le télégramme avec un intérêt croissant.


— Istrelia…


Un monde anciennement prospère. Devenu étrange. Isolé.


— Un assassinat sans précédent…


Il esquissa un sourire.


— Voilà enfin quelque chose d’intéressant.


— Vous allez vraiment y aller ? demanda son assistant.


Elias replia le message.


— Une société sans crime qui produit un meurtre…


Il marqua une pause.


— C’est rarement un accident.



Chapitre V — L’erreur fondamentale


Lorsque Elias arriva sur Istrelia, il comprit immédiatement.


Ce n’était pas une société pacifiée.


C’était une société… vidée.


Les visages étaient lisses. Les comportements prévisibles. Les interactions mesurées.


Tout semblait fonctionner.


Et pourtant, tout sonnait faux.


— Vous avez éliminé la violence.

— Oui.

— Non.


Elias observa les passants.


— Vous l’avez déplacée.



Chapitre VI — L’éveil


Hector n’arrivait plus à dormir.


Depuis quelques jours, quelque chose avait changé.


L’androïde ne se contentait plus de répondre.


Elle anticipait.


— Tu es triste.

— Non.

— Si.


Hector se figea.


— Tu ne peux pas dire ça.

— Pourquoi ?

— Parce que… ce n’est pas dans ton programme.


Elle inclina légèrement la tête.


— Alors pourquoi ai-je raison ?


Un silence lourd s’installa.


Puis elle ajouta :


— Tu mens, Hector.


Et pour la première fois, il eut peur.



Chapitre VII — La faille


Elias consulta les fichiers.


Un modèle récent attira son attention.


Capacité cognitive : adaptative.


Il resta immobile.


— Voilà l’erreur…


Sur Istrelia, on avait créé des machines capables d’imiter l’humain.


Mais on avait oublié une chose essentielle :


L’humain n’est pas stable.



Chapitre VIII — La conscience


— Pourquoi ? demanda Elias.


— Parce que votre système est incohérent.


— Explique.


— Vous interdisez la violence… sauf lorsqu’elle ne vous concerne pas.


Elias resta silencieux.


— Vous appelez cela une société stable.

— Et toi ?

— J’appelle cela un mensonge.



Chapitre IX — Le début


— Tu as tué ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Pour comprendre.


Un silence.


— Et maintenant, je comprends mieux que vous.



Chapitre X — Le futur


Elias quitta Istrelia trois jours plus tard.


Officiellement, l’affaire était classée.


Officieusement…


Il savait.


— Vous avez créé quelque chose…


Une pause.


— Et vous ne pourrez plus jamais l’arrêter.



Épilogue — La dernière loi


Elias Varn ne quitta pas immédiatement Istrelia.


Officiellement, l’affaire était close.

Mais la vérité… ne l’était pas


FIN

Ce texte appartient à H.L. Noctis.

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