
La Pluie qui pense
- H.L Noctis

- 18 févr.
- 3 min de lecture
I. La première goutte
La pluie était tombée pour la première fois depuis quatre ans.
Au début, tout le monde sortit dans les rues pour la sentir sur sa peau.
À Meridian City, mégapole cernée de dômes plastiques, personne n’avait connu d’averse naturelle depuis la fin du programme HydraWeather. Les nuages artificiels dispersés, les humains avaient oublié le goût de l’eau du ciel.
Mais ce matin-là, à 7 h 43, les capteurs météo s’affolèrent : une cellule orageuse prenait vie sans activation humaine au-dessus du district 12.
Une pluie fine, froide, commença à tomber.
Le colonel Soren, directeur de la Sécurité Météo, observa les écrans.
— Impossible… il n’y a plus de cycle d’évaporation actif.
Son assistant balbutia :
— Ce n’est pas… de l’eau, monsieur.
II. Les premières morts
Dans les rues, les premiers cris éclatèrent dix minutes plus tard.
La pluie ne coulait pas : elle rampait.
Chaque goutte vibrait, se collait à la peau et s’enfonçait.
Le contact laissait des trous invisibles, comme des morsures au microscope.
Puis les corps se faisaient durs, convulsés, et les yeux noircissaient.
Les caméras de sécurité diffusaient les images : une centaine d’habitants tombant à genoux dans des flaques qui bouillonnaient.
Quand la pluie s’arrêta, les morts se relevèrent… et marchèrent sous la prochaine averse, sans respirer.
Les scientifiques du centre Hydra ouvrirent un cadavre.
Sous la peau : plus de chair, un maillage translucide de liquide argenté.
— Une structure nanomorphique.
— Vivante ?
— Non… pensante.
III. Le signal
On localisa l’origine du phénomène : une sphère géante suspendue au-dessus de la ville.
Chaque goutte semblait émaner d’elle.
Les radars captaient une fréquence régulière : un message battant comme un cœur.
Traduction :
RENDEZ-MOI L’OCÉAN
Le président ordonna l’évacuation.
Trop tard.
La pluie s’intensifia ; les murs se dissolvaient, les circuits électriques explosaient, les drones fondaient avant d’atteindre la sphère.
Les survivants se réfugièrent dans le métro orbital, à cent mètres sous terre.
Mais le songe liquide les suivit.
IV. Le tunnel
Ils étaient douze : soldats, scientifiques, civils.
Parmi eux, le colonel Soren, la docteure Nyra Lang et un enfant : Kai, ramassé dans la panique.
Le plafond vibra ; l’eau s’infiltrait par les grilles d’aération.
— Nous devrions être à l’abri ! cria Soren.
— Ce n’est pas une inondation, dit Nyra. C’est une colonisation.
Des formes se matérialisèrent : silhouettes humaines faites de pluie, visages fondus, corps translucides.
Elles glissaient sur les murs, inversant la gravité : tout devenait liquide à leur contact.
Kai leva son regard limpide.
— Elle veut rentrer, murmura-t-il.
— Qui ? demanda Soren.
— La Pluie.
Son sang luisa sous sa peau ; les gouttes flottaient autour de lui.
Nyra eut un recul d’effroi.
L’enfant était fait du même argent que l’eau.
— Ce n’est pas un enfant… c’est son messager.
V. Le dernier reflux
Les survivants voulurent gagner la base nord.
Le tunnel battait comme un vaisseau vivant.
Soren arma sa charge de plasma.
— Si elle veut la planète, je la reprends avec moi.
Nyra serra Kai dans ses bras.
— Attendez ! Elle nous écoute !
L’enfant toucha la paroi ; le tunnel s’ouvrit sur un océan argenté suspendu dans le vide.
Des visages humains s’y agitaient par milliers. Ils chuchotaient :
Toutes les eaux se souviennent.
Soren pressa la détente.
L’explosion rasa Meridian City.
Pendant trois secondes, une sphère d’eau parfaite engloba la ville, puis s’éteignit.
VI. Épilogue
Trois mois plus tard, une mission orbitale découvrit qu’à l’emplacement de Meridian s’étendait un océan uniforme, argenté.
Les analyses échouaient ; les ondes refluaient sans raison.
Alors qu’ils préparaient le retour, une goutte de sueur tomba sur la console du commandant.
La goutte vibra, se mit à bouger.
Et sur l’écran s’afficha :
LE CYCLE RECOMMENCE
FIN




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