Joyeuse Mortelle Saint Valentin
- H.L Noctis

- 14 févr.
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 févr.

Il parait que la Saint‑Valentin révèle les âmes sœurs.
Cette année, elle révéla les monstres.
I — Les cœurs en vitrine
Dans les rues de Lille, les vitrines dégoulinaient de rouge. Ballons en forme de cœur, gâteaux parfum framboise, roses empaquetées sous cellophane : tout exhalait ce sucre écœurant des couples heureux.
Élise Fournier, vingt-neuf ans, fixait ces décorations comme on regarde une plaie mal refermée. Elle venait de sortir d’une rupture brutale avec Hugo, un photographe d’agence publicitaire qui l’avait trompée le jour du shooting de Cupidon. Ironie parfaite.
Ses amies essayaient de la convaincre de « sortir, reprendre goût à la vie ».
Mais Élise avait d’autres plans : ce soir-là, elle s’était inscrite à un dîner spécial célibataires, organisé dans un ancien hôtel particulier reconverti en restaurant éphémère : Le Cœur Vert.
Elle ne savait pas encore qu’à minuit, personne ne sortirait vivant de cette salle.
II — Le Cœur Vert
Le bâtiment se dressait au bout d’une ruelle pavée, à l’écart du centre. De hautes colonnes soutenaient un fronton couvert de lierre, d’où pendait une enseigne illuminée — un cœur stylisé traversé d’un couteau.
« Concept moderne », expliquait la brochure.
Dès le vestibule, Élise sentit le froid.
Une hôtesse vêtue de velours sombre la guida vers la salle principale.
On avait dressé une longue table ovale, entourée d’une vingtaine de convives : hommes et femmes seuls, sourires nerveux, coupes de champagne mousseuses.
Un quatuor à cordes jouait une valse lente, la lumière tamisée se reflétant sur les miroirs dorés.
— Bienvenue au Cœur Vert, annonça un homme en costume écarlate.
C’était le maître des lieux, un certain Marcel Dupré, aux yeux d’un vert invraisemblable.
— Ce soir, chers invités, nous allons célébrer l’amour… sous toutes ses formes.
Les convives rirent, un peu gênés.
— Et qui sait, peut-être repartirez-vous avec plus qu’un souvenir.
Les serveurs apportèrent des plats raffinés : carpaccio, mousse de foie, vin rouge presque noir.
Élise sentit l’euphorie gagner la salle. Autour d’elle, des couples improvisés se formaient.
Son voisin de droite, Antoine, informaticien discret, lui confia :
— Première fois ?
— Oui… et vous ?
— La deuxième. C’est… une expérience.
Ce sourire vague la mit mal à l’aise. Son regard, lui, restait fixé sur le serveur qui passait avec une corbeille couverte d’un linge carmin.
— C’est quoi, ça ?
— Le dessert, répondit Antoine. On l’appelle le Cœur du Jour.
III — Le plat-signature
Minuit approchait quand Marcel Dupré leva son verre.
— Mes chers amis, il est temps. La tradition du Cœur Vert veut qu’à minuit, chacun goûte au Cœur de son destin.
Les serveurs déposèrent devant chaque convive une assiette creuse couverte d’un dôme d’argent.
Un léger parfum métallique flottait déjà dans l’air.
— Je vous en prie : découvrez !
Les couvercles s’ouvrirent en même temps.
Élise sentit son estomac se contracter : devant elle, au centre d’une gelée rouge, reposait ce qui ressemblait à un cœur humain.
Trop réaliste pour être une imitation.
Les invités rirent d’abord, croyant à une provocation artistique.
Mais l’un d’eux pâlit ; il avait reconnu un tatouage minuscule sur la peau sanguinolente.
Sa propre initiale.
Un hurlement éclata.
Les lumières s’éteignirent.
Quand elles se rallumèrent, les portes étaient verrouillées.
Les miroirs s’opacifièrent, laissant deviner des silhouettes derrière la glace.
Marcel Dupré posa lentement son verre.
— L’amour n’est-il pas partage ?
IV — Les cœurs battent
Impossible de fuir.
Les murs vibraient au rythme d’un battement cardiaque amplifié.
Des haut-parleurs diffusaient la voix de Marcel :
— Vous vouliez trouver votre moitié ? Trouvez-la… dans la douleur.
Des compartiments s’ouvrirent sous les tables : scalpels, seringues, scies fines.
Une odeur de formol monta.
Chacun trouva une note :
« À deux, vous partagerez un seul cœur.
Celui qui aime le plus le prouvera. »
Quand Antoine, saisi d’une impulsion folle, tenta d’enfoncer la lame dans le bras d’Élise, la panique explosa.
Les miroirs éclatèrent, libérant des silhouettes en blouses chirurgicales, visages bandés, yeux cousus. Leurs gestes mécaniques tranchaient l’air.
Élise se jeta derrière un pilier.
— Pourquoi ?! cria-t-elle.
— Parce que le vrai amour se goûte, répondit la voix de Marcel. Ce soir, vous célébrez la Saint-Valentin des réalistes.
V — La fin de table
À l’aube, la salle baignait dans un silence caillé.
Une dizaine de corps reposaient autour de la table, entrelacés comme dans un dernier bal.
Antoine, livide, tenait encore un scalpel planté dans sa poitrine.
Sur sa veste : « Pour toi. »
Marcel Dupré entra, impeccable.
— Félicitations, Élise. Vous êtes la seule à avoir survécu sans attaquer ni fuir. Vous avez aimé, sincèrement. Vous êtes donc digne.
— Digne de quoi ?
— Du vrai Cœur du Jour.
Dans la pièce voisine, Élise découvrit des cuves vitrées où flottaient des cœurs humains conservés dans un liquide rosé.
— Chaque Saint-Valentin, expliqua Marcel, nous en ajoutons à la collection. Vous serez la gardienne.
— Jamais !
— C’est déjà fait.
Un corsage d’acier se referma sur sa poitrine. Élise vit son propre cœur battre derrière une cage transparente, reliée au réseau de tubes.
Marcel ajusta sa cravate, ferma la porte et monta les marches vers le hall.
À l’extérieur, une nouvelle bannière pendait déjà :
« Le Cœur Vert — Saint-Valentin 2027
Vivez une expérience unique ! »
Il leva les yeux vers les cuves ; vingt-quatre cœurs flottaient doucement.
— Il faut aimer fort, murmura-t-il, pour que l’amour ne meure jamais.
FIN 💔
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Merveilleuse petite histoire par un conteur hors pair bravo m’y lord
La patte d’un auteur reconnaissable entre tous qui sait instiller des terreurs délicatement subtiles et envoûtantes. À savourer en ce jour particulier… jusqu’à la dernière goutte de sang pompé par nos palpitants….