Le bunker et la venue de Satan
- H.L Noctis

- 4 avr.
- 6 min de lecture

Le bunker reposait à cent vingt mètres sous terre, enfoui dans la roche comme une faute que l’humanité avait voulu cacher à la lumière.
Béton armé.
Portes blindées.
Systèmes autonomes.
Air filtré.
Aucune fenêtre.
Aucune issue.
Rien ne devait entrer.
Rien ne devait sortir.
C’était du moins ce que croyaient les hommes rassemblés autour de la table circulaire. Ils étaient les derniers à décider du sort du monde. Des généraux aux visages fermés, des présidents aux mains crispées, des stratèges qui n’osaient plus lever les yeux. Devant eux, les écrans projetaient une lumière malade sur les murs de la salle : cartes du globe, zones rouges, trajectoires de missiles, décomptes qui fondaient vers l’abîme.
Un homme parla d’une voix sèche :
— Si nous lançons les bombes maintenant, il n’y aura plus de retour possible.
Un autre répondit, sans même cligner des yeux :
— Il n’y en a déjà plus.
Le silence tomba.
Un silence lourd.
Un silence de tombe.
Un silence de fin.
Puis il y eut un bruit, comme un grattement très faible provenant de quelque part dans la pièce.
Un général fronça les sourcils.
— Vous entendez ?
Le son s’arrêta.
Puis revint.
Plus proche.
Comme des ongles sur du métal…
I. LES PRÉCURSEURS
La lumière vacilla.
Une fois.
Puis une autre.
Les écrans grésillèrent.
— Problème électrique ? demanda quelqu’un.
— Impossible, répondit un technicien. Le système est isolé.
Le grattement devint plus net, plus précis situé dans un coin de la pièce.
Là où il n’y avait rien…
Juste un mur.
Puis le mur respira.
Le béton se déforma lentement, comme une peau sous une pression invisible. La surface se fissura, non pas en éclats, mais en s’écartant, comme si quelque chose poussait de l’intérieur avec une patience monstrueuse.
Une fente noire apparut.
Et quelque chose en sortit.
Une main.
Longue, trop longue. Tordue dans un ordre qui n’était pas celui du corps humain. Elle se posa au sol avec un bruit mouillé.
Puis une seconde apparut, puis un corps. La créature glissa hors de la fissure comme une masse vivante. Sa peau était sombre, luisante, traversée de veines qui pulsaient sous la lumière. Elle n’avait pas d’yeux, mais elle voyait.
Tous reculèrent.
— Feu ! hurla un soldat.
Les balles traversèrent la chose sans la ralentir.
Elle tourna lentement la tête. Puis ouvrit quelque chose qui ressemblait à une bouche et hurla.
Le son ne fut pas un son, ce fut une irruption, une pression dans le crâne, comme une douleur ancienne.
Une peur primitive envahit chaque personne présente dans le bunker.
Soudain, d’autres mains apparurent dans la fissure, d’autres corps.
Ils étaient plusieurs…
Ils s’écoulèrent dans la salle, rampants, glissants, fumants, silencieux, comme si le mal lui-même avait appris à marcher sans bruit.
Puis ils s’arrêtèrent.
Tous.
En même temps.
Comme s’ils attendaient une présence plus grande, plus abominable et bien plus puissante qu’eux.
II. LA PORTE
Le mur continua de se transformer. La fissure s’élargit, s’organisa, se structure en lignes impossibles. Des symboles apparurent dans la matière même, gravés dans le béton comme s’il s’agissait de chair.
Un cercle.
Puis un autre.
Puis une porte.
Une porte qui n’existait pas une seconde plus tôt.
Une porte faite d’ombre.
L’air se glaça.
Puis brûla.
Puis sembla faire les deux à la fois.
Les créatures reculèrent d’un seul mouvement et s’agenouillèrent.
Même elles étaient terrorisées par ce qui approchait.
Un souffle immense traversa la pièce.
Pas un vent, un souffle. Comme si le monde entier retenait sa respiration…
III. L’ENTRÉE
La porte s’ouvrit.
Sans bruit.
Et Il entra.
Satan…
Il avait l’apparence d’un homme, costume sombre, visage pâle, regard profond.
Mais il n’avait rien d’humain.
Il referma la porte derrière lui avec une douceur presque élégante, puis observa la salle comme un invité qui arrive à un dîner déjà condamné.
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
— Messieurs.
Personne ne répondit.
Personne n’osa.
Personne ne put même respirer normalement.
Il inclina la tête.
— Je vois que je tombe en pleine discussion.
Son regard passa sur les écrans, sur les missiles, sur les trajectoires, sur l’apocalypse minutieusement préparée.
— Guerre mondiale, n’est-ce pas ?
Un président réussit à parler.
— Qui… qui êtes-vous ?
Satan leva les yeux vers lui.
Et pendant une seconde, l’assemblée entière eut l’impression d’être regardée non par deux pupilles, mais par des abîmes. Des corridors sans fond. Des siècles de souffrance. Des villes mortes. Des prières dévorées.
— Vous m’avez donné tant de noms, dit-il doucement.
Il fit un pas.
Le bruit de sa semelle résonna comme un coup de marteau dans une église vide.
— Mais celui que vous préférez est sans doute le plus ancien.
Un silence horrible envahit la salle, puis il prononça enfin le mot que tout le monde imaginait déjà :
— Satan.
Le nom tomba dans la pièce comme une lame invisible fracassant tout ce qu’elle touche.
IV. LE MESSAGE
Satan regarda les écrans.
Les missiles.
Les coordonnées.
La destruction prête à être libérée.
— Fascinant, murmura-t-il.
Puis il se tourna vers eux.
— Deux mille ans à vous observer, et vous en êtes toujours là.
Un général tenta de lever son arme.
La créature la plus proche posa une main sur son bras.
L’os céda.
Le cri fut bref.
— Inutile, dit Satan avec calme.
Il posa une main sur la table.
— Je ne suis pas venu empêcher votre guerre.
Il releva les yeux.
— Je suis venu y mettre fin.
Un frisson parcourut la salle.
— L’évolution humaine est terminée, dit-il.
Sa voix ne montait jamais.
Elle s’imposait.
— Vous avez atteint votre limite. Vous construisez des armes, des frontières, des mensonges. Vous appelez cela civilisation.
Un sourire mince apparut sur son visage.
— C’est touchant.
Quelqu’un pleurait déjà au fond de la salle, sans bruit.
Satan poursuivit :
— Vous avez cru que l’enfer était un lieu, mais vous aviez tort.
Il leva doucement le menton.
— L’enfer est ce que vous devenez quand il n’y a plus d’excuse, l’enfer est un état d’être, créant des sphères insoupçonnées pour les humains que vous allez désormais rejoindre, non pas en tant qu’invités, mais en tant que chair digérés.
Un écran explosa, puis un second. Des étincelles coururent sur la surface de la table comme des nerfs à vif.
Satan n’eut pas un geste de surprise. Il semblait écouter quelque chose que les autres ne pouvaient pas entendre, puis il dit :
— J’ai ouvert assez de portes pour savoir ce qu’il y a derrière l’âme humaine. Et vous… vous avez déjà commencé à me rejoindre…
V. LA TRANSFORMATION
Il les contempla en silence, longuement, puis quelque chose changea très légèrement. Le contour de son corps vacilla, comme si plusieurs réalités refusaient de le contenir. Sa peau se fendit par endroits, non pas avec douleur, mais comme un masque trop tendu. Sous cette apparence, il n’y avait pas de chair. Il y avait des profondeurs mouvantes. Des formes impossibles à comprendre pour un humain. Puis des yeux, des centaines d’yeux apparurent.
Puis des voix résonnèrent. Pas autour d’eux, mais En eux…
Satan ouvrit les bras.
— Vous avez passé des siècles à créer l’enfer, il est désormais temps d’y entrer.
La salle trembla.
Les lumières explosèrent une à une.
Les écrans fondirent.
Le béton se couvrit de veines noires, comme si le bunker lui-même commençait à pourrir de l’intérieur.
Les créatures se redressèrent, grandirent, se tordirent, se transformèrent. Leurs membres s’allongèrent. Leurs bouches s’ouvrirent trop loin. Leur silence devint une liturgie.
Un homme tira.
La balle s’arrêta dans l’air.
Un autre se mit à prier.
Satan le regarda à peine.
— Trop tard.
Sa voix était devenue plus basse, plus intime, presque tendre.
— Vous croyez encore avoir le choix ?
Puis il sourit.
Et ce sourire fut pire que tout le reste.
VI. LA FIN
Il leva la main et le bunker céda. Pas en explosant, pas en s’effondrant. En disparaissant. Comme une idée abandonnée par la réalité. Les murs se déchirèrent, le sol s’ouvrit, le plafond s’éloigna. Le lieu entier fut aspiré dans une béance sans nom.
Et derrière cette béance…
Il n’y avait pas de feu.
Pas de soufre.
Pas de chaînes.
Il y avait pire…
Un espace vivant. Un enfer conscient. Une immensité qui connaissait la douleur, l’attente et la faim.
Au dehors, la surface du monde survécut encore quelques secondes. Puis les écrans s’éteignirent. Les communications moururent. Le ciel devint noir, non pas comme la nuit, mais comme un œil fermé. Et partout, dans chaque ville, dans chaque maison, dans chaque chambre où quelqu’un respirait encore, des fissures commencèrent à apparaître.
Des portes.
Les mêmes.
Toujours les mêmes.
Et derrière elles, quelque chose attendait déjà.
La dernière voix qu’entendirent les survivants ne venait ni d’un haut-parleur ni d’un rêve, elle venait de partout…
De l’intérieur des murs.
De l’intérieur des corps.
De l’intérieur des prières.
Soudain, une voix, abominable, terrifiante, sans pitié s’éleva à travers toute la planète…
— Bienvenue dans mon royaume, misérables…
Un rire satanique, provenant d’une erreur de la nature, provenant d’une créature qu’aucun humain ne devrait apercevoir dans sa vie sous réserve de perdre la raison à jamais, fut le dernier son entendu sur la planète avant sa fusion avec l’enfer.
L’humanité n’est plus…
FIN
©H.L. Noctis - 2026 | Toute reproduction est interdite sans l’accord de l’auteur.




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